Par Pascaline Denimal,
modèle, danseuse et chorégraphe
Le modèle : son rôle, ses influences,
ses conditions d’existence.
Être modèle, ce n’est pas seulement être
nu mais savoir se mettre à nu.
Figure emblématique de l’identité artistique, le modèle est une personne dont la sensibilité, les qualités d’expressions et les vertus empathiques se doivent d’être particulièrement développées.
Car s’il n’est reconnu en tant qu’artiste, le premier rôle du modèle à l’instar d’une prestation scénique est de saisir l’esprit d’une audience, d’un lieu, en l’occurrence de l’Atelier et à travers l’essentiel de sa perception de cristalliser corps et formes pour donner à voir et à dessiner in vivo.
Provoquant le regard inconscient et collectif du spectateur, il crée un impact puis joue avec l’idée de nudité et l’ambiguïté qu’elles confèrent de représentations corporelles d’une société.
Simultanément sa présence initie un processus d’inspiration, installe un climat propice à l’absorption.
Vecteur de concentration, qui apaise, rafraîchi, suspend le regard, invitant le chercheur à prendre de la distance avec lui même, distance nécessaire à l’ouverture du canal des perceptions, son énergie créé du champ en réconciliant le soi et l’altérité, le Moi profond et le Moi social. En cela le modèle est véhicule de l’œuvre et rend un service public universel incontestable.
Incarnation de la genèse humaine, sa nudité convoque un espace intemporel reliant l’artiste à sa propre intégrité et à sa dimension de grand observateur du vivant. Qu’il soit immobile ou en déplacement dans l’espace, cette mise à nu appelle les forces de vie à se manifester en silence.
Il n’est pas de hiérarchie dans l’Atelier mais échanges et complicités, circulations d’énergies et successions d’états partagés dont tout témoin non initié à ce voyage singulier ne peut en pressentir l’alchimie. Car, par la voie intuitive de ses grâces, le modèle doit paradoxalement, à travers son expression, cultiver une forme d’invisibilité pour ainsi dire « se faire oublier » au service de la matière.
C’est pourquoi il existe un mépris du modèle et que son existence est bien souvent occultée.
On parle d’une œuvre mais on se soucie peu de son support original, qui plus est lorsqu’il est vivant.
Pas de droit à l’image, de droit de perception sur les ventes, pas de définition du métier donc pas de statut social.
Le modèle est mis au rabais du marché de l’Art, sacrifié au nom de l’ingratitude généralisée.
La position la plus enviable et la plus fréquente qui lui soit idéalement assignée est de devenir la compagne ou le compagnon de l’Artiste.
Parce qu’il est présence du vivant, à la fois émetteur et récepteur, corps mis à nu, exposé en silence dans l’exercice de son travail à d’extrêmes limites physiologiques et psychologiques, livré aux énergies parfois tumultueuses de la transe créatrice, au froid , aux tensions accumulées, il ne peut être négligé ; est-il besoin de rappeler que tout le monde ne peut devenir modèle, qu’il ne peut s’agir d’une occupation de dilettante ?
Non, le choix de ce métier est un choix de convaincu de la nécessité et de la fonction du vivant dans l’Art pour le devenir de notre société ; la mise en jeu de la nudité en public autrement dit vivre nu* enseigne absolument sur la nature humaine, puisque cette pratique nécessite une ouverture et une mise à l’épreuve de valeurs culturelles contemporaines, doublées d’une endurance physique et psychologique.
Ne serait-il pas temps de comprendre que l’intelligence prend sa dimension à la mesure de notre champs de conscience, et que le corps en est le messager ultime et suprême. Que tout esprit coupé de ses sensations, donc de sa perception corporelle, dénie la réalité du monde.
*Vivre nu, titre d’un livre de Marie-Christine Savy-Delabaere, modèle.
Paris, décembre 2008.
Fragment intime d’une séance
Tout d’abord ritualiser mon arrivée sur la sellette (plateau de bois rotatif).
Sourire et saluer. Dérouler le tissu autour du corps et le déposer comme un tapis, de façon élégante et efficace..
Rester debout nue, présence neutre et charger d’énergie positive, pour cela il faut inspirer et expirer en replaçant le corps sur toute sa verticalité, puis attendre que le silence se fasse. Sentir l’énergie du moment et à travers le silence, partir, en commençant par exemple par un mouvement de bras doux et continu qui s’arrêterait en chemin, fixer la pose jusqu’en ses extrémités, puis en décompter le temps.
Changer, rompre cette première forme à peine apparue sur le papier, déjà disparue et réinitialiser instantanément une autre forme en douceur, logiquement et lisiblement, afin de ne pas heurter l’attention mais au contraire d’asseoir la concentration de l’audience, car nous sommes en début de séance ; compter encore, continuer en tournant sur moi-même de façon à contenter tous les angles de vue et partager un mouvement circulaire.
Je tourne en ajoutant par le jeu des rythmes, du contraste, du caractère, je fais appel à mes connaissances picturales, poétiques, j’observe les énergies créatrices en présence, je lis sur les visages, les corps en action, la fougue, la déception le plaisir ; l’agacement, les luttes intérieures, l’acceptation, et j’en tire force et inspiration pour dompter ma fatigue. Je sens une accalmie mais l’espace de l’atelier est encore bien chargé, je laisse ma conscience descendre un peu plus à l’intérieur je m’intéresse aux parties tendues et relâchées de mon corps nu qui commence à peiner, j’inspire et j’expire là où les tensions se logent, puis je m’oublie, et là après quelques minutes, je reconnais comme par magie que le calme règne enfin.
Chacun est sa place occupé avec ce qui est au plus proche de lui-même, de ses aspirations à la vie aussi, je me permets un long soupir de plaisir discret.
Aujourd’hui, quelle bataille !!